
eRikm-Müller- Nakamura : Why Not Béchamel / Samartzis-Müller-Voice Crack : Wireless Within (For4ears)_________
Comme si des insectes kamikazes se posaient sur une plaque de métal brûlant, la première plage du disque commence par une série d'impacts brefs répartis dans le champ sonore, à gauche, puis à droite. Apôtres suisses et électroniques d'une esthétique de l'irrégulier, du foisonnant et de l'épars, les musiciens du label For4ears proposent avec Why Not Béchamel un nouvel opus plein de souffles colorés, scintillants, qui par moments s'enroulent en une spirale qui évoque davantage la rage d'un chat en pleine bataille, voire un félin de l'espace comme l'Alien de HR Giger et Ridley Scott. De gerbes de bruits se répondent, se dispersent, avant le retour à un calme précaire, lentement envahi par la présence d'une masse sonore sourde, vaguement menaçante, en arrière plan. Rien ne change réellement dans l'univers de For4ears, mais le choix des intervenants sur cet album le rend particulièrement intéressant : autour de Günter Müller, fondateur et figure centrale du label, on trouve cette fois-ci le Français eRikm, membre comme lui de Poire_Z, qui délaisse ici les platines pour utiliser l'ordinateur et un système de trois sampleurs bouclés sur eux mêmes ; le troisième musicien se trouve être l'inventeur d'un autre dispositif où le son naît uniquement de l'interaction de la machine avec elle-même, le Japonais Toshimaru Nakamura et sa no-input mixing board. Celui-ci impose peu à peu sa présence au sein des différentes phases d'improvisation, à coups de vagues de bruit qui émergent irrésistiblement. Chacune intitulée "câble" dans la langue d'un des participants, les trois plages semblent entièrement dédiées à l'univers sans limite qui s'étend à l'intérieur des systèmes de la technologie contemporaine.
D'où une certaine surprise à l'écoute de Wireless Within, autre sortie récente de For4ears : la nouveauté y réside dans l'adjonction aux instruments électroniques d' enregistrements de sons naturels effectués et diffusés par le musicien australien Philip Samartzis, qui a enregistré cette rencontre improvisée en 2002 en marge d'un concert donné en Australie par Günter Müller et le duo (aujourd'hui disparu) Voice Crack.
Dès l'ouverture, un chant d'oiseaux issu des field recordings de Philipp Samartzis fournit un contrepoint presque ironique aux crissements des "cracked everyday electronics" inventé par Voice Crack. Tout au long du disque, un dialogue fructueux et apparemment inédit s'instaure entre ces tranches de son prélevées dans la "vraie vie" et le bourdonnement dense des insectes, auxquelles la musique improvisée électronique est si souvent comparée, entre l'abstraction anguleuse de l'école For4ears et le concret de l'enregistrement brut. Sur ce disque, témoignage d'une expérience ponctuelle, le label mérite encore un peu plus son nom, en proposant une musique qui mobilise différents types d'écoute, et qui incite aussi fortement à privilégier l'écoute au casque. Alors que s'insinue l'ambiance d'un terrain de jeu pour enfants, les fenêtres audio donnant sur le monde réel s'ouvrent et se referment, leurs couleurs apparaissent puis s'effacent, pour entrer dans le rythme d'une narration sonore toujours aussi mystérieuse. (06/06/2006) (Thibaut Lemoine)
