
Schwabbinggrad Ballett : S/T (Staubgold)_______________
Voici un des disques les plus étonnants des derniers mois. Un collectif allemand au nom délicieusement tordu -Schwabbinggrad Ballett- couche sur bande une expérience collective rare, un disque créé avec une vingtaine de musiciens vivant et travaillant dans le même lieu. Idéologiquement, cela se présente comme un flashback de communautarisme seventies et militant, en plein début de XXIe siècle. Musicalement, le disque propose 17 vignettes ou longues compositions, entre big band folk et électropunk, avec des éclats de musique concrètes au milieu.
Mais le Ballett comporte aussi de nombreux instruments "sérieux", à cordes, qui donnent une ouverture délicate et plaintive à la première plage ; puis entre un rythme rock, avant qu'une chorale mixte n'entonne, comme une litanie, "I'm under control/of a mighty force ..."
Ce moment du disque évoque une pop écrite pour grand ensemble, où les voix féminines rappelleront à certains les intonations de Siouxsie Sioux. Sur "Herdentrieb Und Hospitalismus", des lignes minimales de guitares et de mélodica font penser à de la techno sans électronique, fabriquée au fond d'un squat de punks.
Plus loin, l'ombre de The Fall plane sur des rythmiques à la répétition absurde, décalées. Mais ce qui frappe, c'est d'entendre ce type de musique captée avec un telle clarté. Les sons de l'album sont bruts mais très bien enregistrés, ce qui ajoute au plaisir de se perdre dans le disque. La folle équipe ne s'est pas contentée de poser deux micros devant cette vaste fanfare hétéroclite.
Les interventions d'une chorale dans la langue de Goethe ont de quoi dérouter, et la possibilité de les écouter de manière répétée dépend de la tolérance de l'auditeur à leur aspect un peu vieillot. Dans le même temps, les musiciens mélangent adroitement une esthétique très Mitteleuropa à un travail fouillé sur les sons concrets et les percussions.
Ce groupe géant est le plus impressionnant quand il superpose tout à la fois une électronica rugueuse, des attaques de synthés pulsés, des sons concrets, des voix, le tout sur une batterie rock trépidante.
Il atteint alors ainsi un équilibre intéressant et peu courant, entre la présence marquée du rythme et des sonorités expérimentales. Des plages comme "ICE Bertold Brecht" portent aussi les traces de l'impro libre. Certes, le danger du collage d'influences guette immanquablement ce type de projet, et celui-ci n'y échappe pas toujours. Mais il y a derrière Schwabbingrad Ballett un vrai talent d'architecte et un puissant travail sur le son et les arrangements. Groupe militant, le Ballett est né dans un rassemblement antiraciste No Border à Strasbourg, a vécu et travaillé en communauté dans un lieu alternatif de Hamburg (le Buttclub), avant de militer (musicalement) contre la candidature de sa ville à l'accueil des Jeux Olympiques... On aurait aimé suivre la suite de ses aventures, en savoir plus sur ses nombreux membres, mais l'expérience a pris fin après quelques années et l'enregistrement d'un disque qualifié, à juste titre, de "vraiment difficile et vraiment beau". (04/12/2005) (Thibaut Lemoine)
